Le Nouveau Bauhaus européen passe du symbole au programme d’investissement
Lancé en septembre 2020 par Ursula von der Leyen, le Nouveau Bauhaus européen (NEB) n’est pas un programme d’urbanisme ordinaire. Sa promesse est précise : relier les objectifs climatiques du Pacte vert européen à une réflexion sur la qualité architecturale des lieux et l’inclusion sociale. En d’autres termes, faire de la transition écologique non pas une contrainte technique, mais une opportunité de transformer positivement les espaces de vie quotidien.
Quatre éditions de prix ont été organisées depuis 2021. Plus de 5 000 candidatures ont été reçues, 72 projets primés dans l’ensemble de l’Union européenne. Les quatre catégories de récompenses reflètent les priorités de l’initiative : reconnecter avec la nature, régénérer le bâti existant, placer les territoires en difficulté au premier plan, développer des filières industrielles circulaires. Ces catégories ne s’adressent pas qu’aux architectes. Elles visent aussi les collectivités, les associations, les ingénieurs et les entreprises sociales.
La dernière édition, dont les lauréats ont été annoncés le 15 avril 2024 par la Commission européenne, a récompensé 20 projets. Parmi eux, Map4Water : One Thousand Fountains City, porté par Sarajevo (Bosnie-Herzégovine), a remporté le vote du public dans les quatre catégories. Ce projet cartographie et améliore les fontaines d’eau publiques de la ville, avec la participation des autorités locales, des habitants et des touristes. C’est un exemple de ce que cherche vraiment le NEB : un geste urbain modeste en apparence, structurant dans la pratique, capable de reconfigurer le rapport des habitants à l’espace public à partir d’un patrimoine existant.
La France doit faire mieux
La participation française à cette initiative a été tardive. Lors de la première édition en 2021, la France figurait parmi les grands absents du palmarès, à rebours de pays comme l’Espagne, la Roumanie ou la Lituanie. La revue Chroniques d’architecture notait alors, sobrement, que la France se classait moins bien que la Pologne. Trois ans plus tard, un premier projet français entre dans le cercle des lauréats.
Yes We Camp, association marseillaise spécialisée dans l’activation de lieux vacants, a été classée finaliste en 2024 dans la catégorie «Prioritiser les lieux et les personnes qui en ont le plus besoin». Son approche : transformer des terrains en attente ou des bâtiments vides en espaces temporaires d’hospitalité et d’usage collectif, en construisant chaque projet avec les communautés locales plutôt que pour elles. C’est précisément ce type de démarche que le NEB valorise : non pas la performance architecturale isolée, mais l’articulation entre qualité spatiale et impact social vérifiable.
Ce résultat mérite qu’on s’y arrête. Un seul finaliste français en quatre éditions, dans un pays qui dispose d’un tissu d’urbanistes, d’architectes et d’associations engagées parmi les plus denses d’Europe, est un signal. Le décalage tient probablement à une culture du projet hexagonale très orientée vers les marchés publics formels et les opérations planifiées, là où le NEB valorise l’expérimentation et la co-construction à partir de situations réelles. Il y a là un angle mort dans la manière dont la France prépare et accompagne ses acteurs dans ce type de compétition européenne.
360 millions d’euros pour changer d’échelle
L’année 2025 marque une inflexion décisive. La Commission a lancé la NEB Facility 2025-2027, un outil de financement adossé au programme Horizon Europe, doté d’environ 120 millions d’euros par an, soit 360 millions sur trois ans. Ce n’est plus un concours de projets : c’est un programme de recherche et de déploiement orienté vers la transformation des quartiers.
Les trois axes de travail de cette facilité sont explicitement urbains. Le premier lie transition écologique, inclusion sociale et démocratie locale, en cherchant des modèles de gouvernance capables de mobiliser les habitants dans la conception des projets. Le deuxième s’intéresse aux approches circulaires dans la construction et la rénovation du bâti. Le troisième cible les modèles économiques qui rendent ces transformations viables au-delà des projets pilotes, en s’attaquant au problème de la mise à l’échelle.
Cette montée en puissance financière répond à une critique récurrente adressée au NEB depuis ses débuts : les prix d’un montant maximum de 30 000 euros, même assortis d’une visibilité européenne, ne transforment pas les budgets des collectivités ni les pratiques des promoteurs. Ils créent de la visibilité, pas nécessairement du levier. La NEB Facility crée un mécanisme différent, en finançant des projets complexes à la jonction de la recherche et du terrain. L’appel à projets est ouvert jusqu’au 12 novembre 2025.
Ce que le NEB dit des choix de la ville européenne
La vraie question posée par le Nouveau Bauhaus européen est politique, pas seulement architecturale. En affirmant que la transition écologique doit être à la fois durable, belle et au service des populations qui en ont le plus besoin, la Commission prend position dans un débat qui traverse toutes les villes : peut-on décarboner sans dégrader, rénover sans uniformiser, transformer sans exclure ?
Les projets lauréats dessinent une réponse partielle. Beaucoup viennent de villes moyennes ou de territoires en difficulté, où l’enjeu n’est pas de construire en neuf mais de recomposer l’existant avec peu de moyens. Cette orientation est pertinente : les défis les plus aigus en matière de rénovation énergétique, de qualité des espaces publics et d’accès aux mobilités se concentrent précisément dans ces territoires périphériques ou délaissés.
Le NEB a cependant ses angles morts. Les grandes métropoles, avec leurs ZAC ambitieuses, leurs PLU bioclimatiques ou leurs projets de requalification de friches industrielles, restent peu représentées dans le palmarès. L’initiative valorise les démarches ascendantes, là où les transformations les plus structurantes de la ville européenne passent par des procédures descendantes, réglementaires et institutionnelles. La NEB Facility 2025-2027 devra démontrer sa capacité à articuler ces deux registres, en faisant dialoguer l’innovation de terrain et la planification à grande échelle.
Pour les professionnels français, le calendrier est désormais connu. Collectivités, agences d’urbanisme, cabinets d’architecture et associations engagées dans la transformation des quartiers peuvent candidater aux appels en cours. Les projets labellisés NEB accèdent à un réseau européen d’expériences que peu d’autres dispositifs offrent. La question n’est pas tant de savoir si l’initiative est à la hauteur de ses ambitions que de savoir si les acteurs français vont, cette fois, se donner les moyens d’y participer à la mesure de leur savoir-faire.










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